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Aubagne
 

Croissance / développement

vendredi 23 janvier 2009, par FROISSART Philippe




Remarque préliminaire : le plan le plus simple consistait en faire en première partie la croissance condition nécessaire au développement, et en seconde partie, la croissance une condition non suffisante. J’ai donc décidé de faire un plan différent me permettant d’apporter quelques connaissances supplémentaires.

L’économie politique ne cesse de s’interroger, depuis Adam Smith, sur la nature et les causes de la Richesse des nations (1776). Plus de deux siècles plus tard, le Rapport mondial sur le développement humain (2005) note une montée impressionnante des richesses pour 1,5 milliard d’individus (le quart de la population mondiale). Pourtant, dans le même temps, ce rapport d’experts précise que plus de 100 pays ont connu un déclin et une véritable stagnation économique, et 43 sont moins riches qu’en 1970…Richesse et développement pour les uns, sous–développement et appauvrissement pour d’autres : les secrets de la croissance et du développement sont bien inégalement partagés.
Ce qui permet de distinguer fondamentalement la croissance du développement est l’aspect qualitatif du développement. Ce dernier est un phénomène social et culturel alors que la croissance est d’ordre quantitatif et économique. On peut mesurer la croissance par un indicateur de production tel que le produit intérieur brut (PIB) et plus précisément le PIB par habitant, alors que le développement apparaît plus large et plus complexe que la croissance. François Perroux présentait le développement comme l’ensemble des changements dans les habitudes sociales et mentales d’une population permettant et accompagnant la croissance économique. Le développement se distingue donc de la croissance : il peut y avoir croissance sans développement, par exemple lorsque des découvertes de ressources minières entraînent une augmentation temporaire du PIB qui prendra fin avec l’épuisement des gisements. Le développement implique un processus de changement social et économique. Ces changements de nature différente permettent la croissance qui en retour agira en provoquant de nouvelles transformations socio-économiques.
Les économistes distinguent donc généralement croissance et développement. La croissance se référant principalement à l’augmentation en volume de la production par habitant, alors que le développement implique des changements dans la société plus profonds.

 Les deux termes sont-ils liés, comme semblait le montrer l’exemple des pays développés à économie de marché (PDEM) ? Et de quelle manière cette liaison prend-elle forme ? Ou existe-t-il des possibilités de croissance sans développement, voire de développement sans croissance ?
 
Nous présenterons donc dans une première partie les liens qui unissent de manière historique les termes de croissance et de développement, en précisant l’apport des grandes théories, et dans une seconde partie nous analyserons les divers cas de dissociation de ces deux notions.
 

I) « Croissance » et « développement » : deux notions intimement liées

Même si la notion de développement est plus large et plus complexe que celle de croissance, il n’en demeure pas moins que ces deux termes sont liés, et que l’un accompagne ou entraîne l’autre. Les économistes libéraux (néo-classiques) croient profondément aux vertus de la croissance pour la société, et encouragent les nations en voie de développement à croître pour favoriser le développement. D’autres auteurs mettent l’accent sur la nécessité de changements structurels pour soutenir la croissance économique.

A – La croissance et le développement selon Rostow 

Dans un ouvrage écrit dans les années 1960 (« Les étapes de la croissance économique »), W. W. Rostow considère que chaque société passe par les cinq étapes suivantes avant de se développer pleinement :
1 – La société traditionnelle dans laquelle la production essentiellement agricole est limitée, et les échanges rares. De même les traditions ont un poids conséquent dans la société (refus de la prise de risque par exemple).
2 – Les conditions préalables au « décollage » constituent une deuxième phase durant laquelle l’agriculture dégage un surplus, et les mentalités évoluent peu à peu chez les individus.
3 – Le décollage ou take-off est une étape assez courte où les investissements sont très importants, et certaines industries de base (textile, sidérurgie, chemin de fer…) permettent une forte croissance.
4 – La marche vers la maturité correspond à la mise en place d’un développement économique, social et démographique. Les progrès techniques et sociaux se diffusent dans tous les secteurs économiques, et de nombreuses couches sociales en profitent.
5 – L’ère de la consommation de masse est la dernière période du modèle de Rostow. Durant cette phase, les biens durables (automobiles, logements, électroménager…) sont consommés en masse, les services se développent, et l’État intervient de plus en plus dans la société et l’économie (c’est l’État Providence).
Ces différentes étapes de la croissance ou du développement montrent qu’il existe des relations entre des phénomènes relevant de la croissance et des phénomènes relevant du développement.

 Dans ce schéma assez linéaire de Rostow, la croissance entraîne un développement et une société en progrès constant. Et même si cette vision a fait l’objet de nombreuses critiques, car trop linéaire et simpliste, elle reste à la base de la vision libérale d’un développement dépendant de la croissance, que l’on peut rencontrer dans les grandes organisations internationales (ONU, Banque mondiale, FMI). Peut-être Rostow avait-il sous-estimé l’importance des effets d’entraînement de l’un sur l’autre ?

B – Le développement comme soutien de la croissance

Lorsque l’on s’intéresse aux définitions de la croissance et du développement, on constate une imbrication entre ces deux phénomènes plus forte que ne le supposait Rostow.
La croissance économique d’un pays peut être définie comme « une hausse de long terme de sa capacité d’offrir à sa population une gamme sans cesse élargie de biens économiques ; cette capacité croissante est fondée sur le progrès technique et les ajustements institutionnels et idéologiques qu’elle requiert » Simon Kuznets (Discours du Prix Nobel en 1971).
« La croissance économique est l’augmentation soutenue pendant une ou plusieurs périodes longues (chacune de ces périodes comprenant plusieurs cycles quasi décennaux) d’un indicateur de dimension : pour une nation, le produit global net en termes réels », François Perroux (l’Économie du XX siècle, 1969).
Selon F. Perroux, le développement désigne l’ensemble des changements structurels (mentaux et sociaux) qui accompagnent et soutiennent la croissance économique. Ces changements rendent aptes une population à faire croître durablement et cumulativement son produit global. Toutefois, dans l’Économie du XX siècle, F. Perroux reconnaît que : « le produit global, en montant absolu ou par tête d’habitant, a été souvent accru dans le passé et peut l’être encore, sans que les populations et leur économie soient mises en condition de développement ». Ce sera aussi l’avis de nombreux économistes tiers-mondistes.

La croissance semble jouer un rôle majeur dans le procès du développement, ainsi pour les libéraux il irait de soi que la première mène au second. Mais, par feed-back, le développement renforce à son tour la croissance économique. Cependant, de nombreuses analyses dissocient les deux notions.

II) …qui peuvent pourtant être dissociées

Durant ces dix dernières années, de nombreuses nations « sous-développées » ont connu des taux de croissance annuels supérieurs à 5 voire 8 %. Or, certaines couches de la population ont pourtant vu leurs conditions de vie et leur niveau de vie se dégrader. Il peut donc y avoir une croissance sans développement ou une croissance appauvrissante. Enfin les fruits d’une croissance économique peuvent être mal répartis. Certains auteurs préconisent en conséquence de s’intéresser d’abord au développement puis à la croissance, voire de ne pas s’intéresser à la croissance et au développement tels qu’ils sont envisagés au « Nord » (analyse tiers-mondiste).

 A – La croissance n’est pas toujours progressive
 
 Selon l’analyse structuraliste, la croissance économique ne conduit pas nécessairement à un accroissement du revenu. En effet, si la croissance démographique est très forte et supérieure à la croissance de la production, ce qui est le cas de nombreux pays en développement, le revenu ne croîtra pas, bien au contraire. Alain Barrèreparlait de « croissance progressive » (croissance économique supérieure à la croissance démographique) et de « croissance régressive » (croissance économique inférieure à la croissance démographique). Voir aussi les analyses en termes de cercles vicieux si vous aviez le temps. Ensuite, on peut noter que même une croissance progressive au sens de A. Barrère, peut ne pas enrichir le pays, mais l’appauvrir. Selon J. Bhagwati la « croissance appauvrissante » correspond à une situation dans laquelle les termes de l’échange d’un pays se dégradent (hausse des prix des importations supérieure à celle des biens exportés) et nécessite de produire plus pour exporter sans pour autant pouvoir acheter plus. A. Emmanuel, S. Aminparleront d’échange inégal (voir l’analyse en termes d’échange d’heures de travail et par là l’extorsion de la plus-value) et de développement inégal, les économies des PVD n’étant que des appendices des économies des PDEM.

Le Brésil, pays-continent, offre un exemple de croissance sans réel développement. Le Brésil est l’un des tout premiers exportateurs de produits agricoles, et la huitième puissance industrielle du monde. Un barrage (Itaïpu) le plus puissant du monde, un bassin minier gigantesque, des satellites de télécommunications en orbite, et une informatique avancée et concurrentielle en sont la preuve. Pourtant les deux-tiers de la population sont sous-alimentés, et une grande partie de la population est exclue de cette croissance économique (qui a atteint presque 10 % en 1995 par ex, ou encore 5 % en 2005). Les bidonvilles ou « favelas » regroupent le tiers des citadins, les paysans n’ont, pour la plupart, pas de terres (« paysans sans terre ») et la misère ne fait que s’accentuer du fait des mesures d’ajustement structurel (politiques monétaires et budgétaires restrictives imposées au Brésil par le FMI) prises pour rembourser une dette extérieure très importante. La croissance brésilienne s’est faite au détriment des plus pauvres, et au bénéfice des couches moyennes dans les périodes fastes sans qu’aujourd’hui cette situation ne s’inverse. La croissance économique peut donc s’accompagner d’un « mal –développement » (René Dumont).

B – La croissance n’est pas une condition suffisante au développement

Certains économistes tiers-mondistes proposent de dissocier la croissance du développement, et sont favorables à un « développement sans croissance ». La priorité est de modifier d’abord la société de l’intérieur et de couvrir ses besoins essentiels et vitaux (« nourrir, éduquer, soigner »), avant de penser à la croissance économique.
Lorsque dans un pays la production est prioritairement exportée plutôt que consommée nationalement, c’est-à-dire que l’on fait plus ou moins le sacrifice du marché intérieur, le développement de ce pays peut ne pas suivre la croissance, et être reporté. Ce fut longtemps le cas de certaines économies d’Asie du Sud-Est, qui, aujourd’hui, entrent dans une dynamique de développement voulue ou exigée par la population en quête de progrès.

Si les gains de croissance économique sont mal répartis, seule une minorité de privilégiés profitera de cette croissance et des progrès qui l’accompagnent, alors que la majorité restera à l’écart. On parle dans ce cas d’économies désarticulées, de dualisme pour caractériser une situation économique dans laquelle se côtoient un secteur moderne et développé aux mains d’une minorité, et un secteur plus traditionnel et archaïque (sans perspectives de développement) comprenant le reste de la population.
Enfin, certains économistes ou sociologues veulent montrer que transposer le modèle occidental de développement dans le tiers-monde conduit ces pays dans un piège de la dépendance dont les pays développés seraient les seuls profiteurs (Samir Amin). Un véritable développement nécessiterait de prendre en compte les réalités locales et présupposerait que les pays en voie de développement acquièrent une maîtrise de leur destin, tant du point de vue économique que culturel.
Pour le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), il faut tenir compte de la structure et de la qualité de la croissance afin de contribuer au « développement humain ». C’est à cette condition que l’on pourra réduire la pauvreté et créer ainsi les conditions du véritable développement. En particulier, le PNUD insiste sur la richesse que constituent les cultures différentes existantes dans le monde. Il ne recense pas moins de 10 000 cultures et affirme que la croissance sans racines culturelles est aussi sans avenir.

La définition et le sens que l’on peut donner au mot « développement » ne sont donc pas uniques et la croissance n’interviendrait et ne se lierait au développement que dans certains cas bien définis.

Ainsi la croissance économique mesurée quantitativement, et le développement, phénomène plus qualitatif, donc plus difficilement mesurable (I.D.H.) semblent aller de pair. Soit que des changements structurels dans la société et les mentalités accompagnent le processus de croissance, soit que ces bouleversements structurels précèdent et finalement permettent la croissance économique. Pourtant, à la lumière de la diversité des situations dans le tiers-monde, on peut constater que ces deux notions peuvent être analysées séparément. En effet, toute croissance du PIB n’entraîne pas forcément de développement ; de plus certains auteurs (notamment « tiers-mondistes ») montrent que la croissance ne se traduit pas, dans les pays du Sud, par des progrès sociaux ou économiques, mais par un dualisme de l’économie, une monopolisation des richesses créées par des privilégiés, l’expansion des bidonvilles et de la misère.

On peut alors se demander dans quelle mesure le modèle économique de développement des nations développées est encore applicable ou souhaitable pour les pays les plus défavorisés. L’Afrique subsaharienne doit-elle et peut-elle vivre « à l’américaine » sans compromettre sa culture et son écosystème ?


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