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DT : Smith et Marx

lundi 17 novembre 2008, par FROISSART Philippe

Quelques textes sur la division du travail …
 

Tous les textes d’Adam Smith sont extraits de : Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776. Les textes de K. Marx ont leurs références précises.

 

Document 1 : La main invisible

 

 Le produit de l’industrie est ce qu’elle ajoute au sujet ou à la matière à laquelle elle s’applique. (…) Or, ce n’est que dans la vue du profit qu’un homme emploie son capital à faire valoir l’industrie, et par conséquent il tâchera toujours d’employer son capital à faire valoir le genre d’industrie dont le produit promettra la plus grande valeur, ou dont on pourra espérer le plus d’argent ou d’autres marchandises en échange. (…)

 Puisque chaque individu tâche, le plus qu’il peut, 1° d’employer son capital à faire valoir l’industrie nationale, et 2° de diriger cette industrie de manière à lui faire produire la plus grande valeur possible, chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. A la vérité, son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. (…)

 Quant à la question de savoir quelle est l’espèce d’industrie nationale que son capital peut mettre en oeuvre, et de laquelle le produit promet de valoir davantage, il est évident que chaque individu, dans sa position particulière, est beaucoup mieux à même d’en juger qu’aucun homme d’État ou législateur ne pourra le faire pour lui.

Adam Smith
 

Document 2 : La manufacture d’épingles

 

Cette grande augmentation dans la quantité d’ouvrage qu’un même nombre de bras est en état de fournir, en conséquence de la division du travail, est due à trois circonstances différentes : premièrement, à un accroissement d’habileté chez chaque ouvrier individuellement ; deuxièmement, à l’épargne du temps qui se perd ordinairement quand on passe d’une espèce d’ouvrage à une autre (…). En troisième et dernier lieu, tout le monde sent combien l’emploi de machines propres à un ouvrage abrège et facilite le travail. Il est inutile d’en chercher des exemples. Je ferai remarquer seulement qu’il semble que c’est à la division du travail qu’est ordinairement due l’invention de toutes ces machines propres à abréger et à faciliter le travail. Quand l’attention d’un homme est toute dirigée vers un objet, il est bien plus propre à découvrir les méthodes les plus promptes et les plus aisées pour l’atteindre, que lorsque cette attention embrasse une grande variété de choses (…).

 Une grande partie des machines employées dans ces manufactures où le travail est le plus subdivisé ont été originairement inventées par de simples ouvriers qui, naturellement, appliquaient toutes leurs pensées à trouver les moyens les plus courts et les plus aisés de remplir la tâche particulière qui faisait leur seule occupation. Il n’y a personne d’accoutumé à visiter les manufactures, à qui on n’ait fait voir une machine ingénieuse imaginée par quelque pauvre ouvrier pour abréger et faciliter sa besogne.

Adam Smith
 

Document 3 : Division du travail et accumulation du capital

 

 Puisque (…) l’accumulation d’un capital est un préalable nécessaire à la division du travail, le travail ne peut recevoir des subdivisions ultérieures qu’en proportion de l’accumulation progressive des capitaux. A mesure que le travail se subdivise, la quantité de matières qu’un même nombre de personnes peut mettre en oeuvre augmente dans une grande proportion ; et comme la tâche de chaque ouvrier se trouve successivement réduite à un plus grand degré de simplicité, il arrive qu’on invente une foulez de nouvelles machines pour faciliter et abréger ces tâches. A mesure donc que la division du travail devient plus grande, il faut, pour qu’un même nombre d’ouvrier soit constamment occupé, qu’on accumule d’avance une égale provision de vivres, et une provision de matières et d’outils plus forte que celle qui aurait été nécessaire dans un état de choses moins avancé. Or, le nombre des ouvriers augmente, en général, dans chaque branche d’industrie, en même temps qu’y augmente la division du travail, ou plutôt ’est l’augmentation de leur nombre qui les met à portée de se classer et de se subdiviser de cette manière.

 De même que le travail ne peut acquérir cette grande extension de puissance productive sans une accumulation préalable de capitaux, de même l’accumulation des capitaux amène naturellement cette extension. La personne qui emploie son capital à faire travailler cherche nécessairement à l’employer de manière à ce qu’il produise la plus grande quantité d’ouvrage ; elle tâche donc à la fois d’établir entre ses ouvriers la distribution de travaux la plus convenable, et de les fournir des meilleures machines qu’elle puisse imaginer ou qu’elle soit à même de se procurer. Ses moyens pour réussir dans ces deux objets sont proportionnés, en général, à l’étendue de son capital ou au nombre de gens que ce capital peut tenir occupés. Ainsi, non seulement la quantité d’industrie augmente en raison de l’accroissement du capital qui la met en activité, mais encore, par une suite de cet accroissement, la même quantité d’industrie produit une beaucoup plus grande quantité d’ouvrages.

Adam Smith
 

Document 4 : Division du travail et étendue du marché

 

 L’importation de l’or et de l’argent n’est pas le principal bénéfice, et encore moins le seul qu’une nation retire de son commerce étranger. (…) Par lui, les bornes étroites du marché intérieur n’empêchent plus que la division du travail soit portée au plus haut point de perfection, dans toutes les branches particulières de l’art ou des manufactures. En ouvrant un marché plus étendu pour tout le produit du travail qui excède la consommation intérieure, il encourage la société à perfectionner le travail, à en augmenter la puissance productive, à en grossir le revenu annuel, et à multiplier par là les richesses et le revenu national. (…) Ce n’est pas par l’importation de l’or et de l’argent que la découverte de l’Amérique a enrichi l’Europe. (…) En ouvrant à toutes les marchandises de l’Europe un nouveau marché presque inépuisable, elle a donné naissance à de nouvelles divisions du travail, à de nouveaux perfectionnements de l’industrie, qui n’auraient jamais pu avoir lieu dans le cercle étroit où le commerce était anciennement resserré, cercle qui ne leur offrait pas de marché suffisant pour la plus grande partie de leur produit. Le travail se perfectionna, sa puissance productive augmenta, son produit s’accrut dans les divers pays de l’Europe, et en même temps s’accrurent avec lui la richesse et le revenu réel des habitants.

Adam Smith
 

Document 5 : Les conséquences négatives d’une trop grande division du travail

 

 Dans les progrès que fait la division du travail, l’occupation de la très majeure partie de ceux qui vivent de travail, c’est à dire de la masse du peuple, se borne à un très petit nombre d’opérations simples, très souvent à une ou deux. Or, l’intelligence de la plupart des hommes se forme nécessairement par leurs occupations ordinaires. Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, dont les effets sont aussi peut - être toujours les mêmes ou très approchant les mêmes, n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement l’habitude de déployer ou d’exercer ces facultés et devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir.

Adam Smith
 

Document 6 : Fixation des salaires chez A. Smith

 

 C’est par la convention qui se fait habituellement entre ces deux personnes (ouvrier et maître) dont l’intérêt n’est nullement le même, que se détermine le taux commun des salaires. Les ouvriers désirent gagner le plus possible ; les maîtres donner le moins qu’ils peuvent ; les premiers sont disposés à se concerter pour élever les salaires, les seconds pour les abaisser.

Il n’est pas difficile de prévoir lequel des deux partis, dans toutes les circonstances ordinaires, doit avoir l’avantage dans le débat, et imposer forcément à l’autre toutes ses conditions. Les maîtres, étant en moindre nombre, peuvent se concerter plus aisément ; et de plus, la loi les autorise à se concerter entre eux, ou du moins elle ne le leur interdit pas, tandis qu’elle l’interdit aux ouvriers. Nous n’avons point d’actes du Parlement contre les ligues qui tendent à abaisser le prix du travail ; mais nous en avons beaucoup contre celles qui tendent à le faire hausser. Dans toutes ces luttes, les maîtres sont en état de tenir ferme plus longtemps. (…)

Mais quoique les maîtres aient presque toujours nécessairement l’avantage dans leurs querelles avec leurs ouvriers, cependant il y a un certain taux au-dessous duquel il est impossible de réduire, pour un temps un peu considérable, les salaires ordinaires, même de la plus basse espèce de travail. Il faut de toute nécessité qu’un homme vive de son travail, et que son salaire suffise au moins à sa subsistance ; il faut même quelque chose de plus dans la plupart des circonstances, autrement il serait impossible au travailleur d’élever une famille, et alors la race de ces ouvriers ne pourrait durer au-delà de la première génération.

Adam Smith
 

Document 7 : La DT n’est pas un phénomène naturel

 

 Pour qu’un capitaliste puisse en battre un autre et s’emparer de son capital il faut qu’il vende moins cher que lui. Pour pouvoir vendre moins cher sans se ruiner il faut qu’il produise à meilleur marché, c’est à dire qu’il augmente au maximum la productivité du travail. Or la productivité du travail tient avant tout à une DT plus poussée, à la généralisation et au perfectionnement constant du machinisme. A mesure que grandit l’armée des travailleurs entre lesquels le travail est réparti et que le machinisme prend des dimensions plus gigantesques les frais de production diminuent proportionnellement et le travail devient plus fructueux. On voit donc naître une émulation universelle entre les capitalistes ; c’est à qui poussera la DT et développera le machinisme pour les exploiter sur une plus grande échelle.

K. Marx, Travail salarié et capital, 1849.
 

Document 8 : l’aliénation du travailleur

 

En refusant de considérer le rapport direct entre l’ouvrier (le travail) et la production, l’économie politique cache l’aliénation qui marque le travail. Certes, le travail produit des merveilles pour les riches, mais le dénuement pour l’ouvrier. Il produit des palais, mais pour l’ouvrier il n’y a que des tanières. Il produit la beauté, mais l’ouvrier est estropié. Des machines remplacent le travail, mais une partie des ouvriers est rejetée dans un travail barbare, l’autre est elle-même transformée en machines. Il produit l’esprit, mais, pour l’ouvrier, c’est l’imbécillité et le crétinisme. (…)

L’aliénation n’apparaît pas seulement dans le résultat, mais aussi dans l’acte de la production, à l’intérieur de l’activité productrice elle-même. (…) L’aliénation de l’objet du travail n’est que le résumé de l’aliénation, de la dépossession, dans l’activité du travail elle-même.

Or, en quoi consiste la dépossession du travail ?

D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est à dire qu’il n’appartient pas à son être ; que, dans son travail, l’ouvrier ne s’affirme pas, mais se nie ; qu’il ne s’y sent pas satisfait, mais malheureux ; qu’il n’y déploie pas une libre énergie physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. C’est pourquoi l’ouvrier n’a le sentiment d’être à soi qu’en dehors du travail ; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il n’est pas lui. Son travail n’est pas volontaire, mais contraint. Travail forcé, il n’est pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. La nature aliénée du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, on fuit le travail comme la peste. Le travail aliéné, le travail dans lequel l’homme se dépossède, est sacrifice de soi, mortification. Enfin, l’ouvrier ressent la nature extérieure du travail par le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas ; que dans le travail, l’ouvrier ne s’appartient pas à lui-même, mais à un autre.

Karl Marx, Economie et philosophie, 1844.
 
 
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