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2 articles pour « Mondialisation »

mardi 5 mai 2009, par FROISSART Philippe

Jean Fourastié voyait dans ce qu’il appelait la « tertiarisation » de l’économie - mais le propos vaut pour la révolution en cours – « le Grand espoir du 20ème siècle », parce qu’elle devait permettre, disait-il, de substituer le travail intellectuel au travail manuel. Cet espoir est en train de s’accomplir sous nos yeux. Nous en découvrons toutefois un trait que Fourastié n’avait pas prévu : les économies productrices d’idées sont plus inégalitaires que celles qui fabriquent des objets. La propension à exclure ceux qui n’ont pas d’idées est, semble-t-il, plus forte que celle à exclure ceux qui sont sans richesses. Il est inutile de chercher ailleurs la raison pour laquelle le monde qui se crée sous nos yeux est tout à la fois plus inégal et plus « ouvert » que l’ancien...
Revalorisant le salaire de ceux qui ont accès directement ou indirectement à la production des « idées » et minant irrésistiblement le destin des travailleurs non qualifiés dont les emplois sont repris par les pays du Sud, le commerce mondial apparaît ainsi comme le moteur d’un enrichissement inégal. En ouvrant la production d’innovations, il tend sans doute les ressorts de la croissance de long terme, mais ce faisant, il brise la cohésion de la société salariale et provoque une tension grandissante entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent. Ceux qui votent pour Maastricht, et ceux qui votent contre...
Prenons bien la mesure de cette peur inégalitaire. Il ne s’agit pas de craindre que les pays du Sud ne nous vendent plus qu’ils ne nous achètent. S’ils nous vendent 100 euros de marchandises, tôt ou tard ils nous achèteront aussi pour 100 euros de marchandises. Il ne faut pas craindre non plus une désindustrialisation « régressive » : c’est le contraire, les pays du Sud nous poussent vers une industrialisation du « troisième type », celle qui profite aux secteurs à forte valeur ajoutée. Il ne s’agit pas enfin de compter si les emplois créés seront moins nombreux que les emplois détruits : même si le nombre d’emplois créés et détruits était identique, ce qui n’est pas le cas comme on l’a dit, cela n’aiderait guère les travailleurs non qualifiés puisque les nouveaux emplois ne s’adresseraient pas à eux.
Ayant ainsi précisé la nature de la peur salariale, disons immédiatement que la désaffection à l’égard du travail non qualifié qu’elle prédit correspond exactement à ce qu’on observe au cours des années quatre-vingts ! Pour ne prendre que deux chiffres provenant d’environnements institutionnels très différents, on observera ainsi que le salaire des travailleurs les moins qualifiés a baissé de 30 % aux Etats‑Unis, tandis qu’en France c’est le taux de chômage des travailleurs non qualifiés qui progressait spectaculairement, passant de moins de 3 % en 1970 à près de 20 % en 1990, alors qu’il restait à peu prés stable pour les ouvriers qualifiés.
Ces chiffres suffisent-ils à prouver que le commerce est la cause de ces nouvelles inégalités ? Une chose est de constater une désaffection à l’égard du travail non qualifié, autre chose est de l’imputer au commerce international. Or la plupart des travaux qui ont essayé de mesurer l’impact direct du commerce sur les inégalités salariales récusent l’idée selon laquelle le commerce serait à l’origine du nouveau phénomène inégalitaire. Ces études notent en effet tout d’abord que le pourcentage de travailleurs concernés par la concurrence avec les pays pauvres est en fait très faible : de l’ordre de 2 à 3 % seulement de la main d’œuvre totale. En France, les estimations les plus pessimistes en ce domaine font état aujourd’hui d’un solde net de 300 000 emplois détruits. Aux Etats-Unis, on estime que la hausse des importations en provenance du Sud a détruit environ 6 % des emplois non qualifiés de l’industrie manufacturière. Or l’industrie manufacturière elle-même ne représente que 18 % de la force de travail américaine. Ces chiffres sont si faibles qu’il est impossible même en prenant en compte l’effet de « report » des travailleurs ayant perdu leur emploi sur le reste de l’économie d’attribuer plus du cinquième de la hausse des inégalités à la concurrence du Sud, qu’elle provienne du commerce international ou de l’immigration. Le cas français est encore plus atypique. En France, en effet, le commerce international est en fait générateur d’emplois non qualifiés, du fait notamment du rôle joué par la filière agro-alimentaire !
Au total, en France ou aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays riches, la relation empirique entre commerce et inégalité est faible, voire inexistante, même si la relation qualitative va exactement dans le sens prédit par la théorie. Tout se passe comme si la mondialisation venait se couler dans le moule des sociétés inégalitaires : comme si le mouvement inégalitaire était en fait premier, et que c’est dans son sillage que venait s’inscrire le commerce international.
D. Cohen. Richesse du monde, pauvreté des nations. Flammarion, 1997.
 
 
Si la concurrence extérieure n’est ni le principal responsable du déclin manufacturier, ni la cause première de la tendance à la stagnation des salaires n’est-elle pas au moins responsable de la détérioration du niveau de vie des travailleurs non qualifiés ? Les économistes ont généralement accueilli avec bienveillance la thèse qui veut que l’interdépendance toujours plus poussée des marchés mondiaux a forcé à la baisse les salaires réels des travailleurs américains les moins qualifiés. Cette thèse s’appuie sur un concept bien connu de la théorie du commerce international : l’égalisation du prix des facteurs. Lorsqu’un pays riche, où le travail qualifié est abondant (et où la prime à la qualification est donc faible), commerce avec un pays pauvre, où les travailleurs qualifiés sont rares et la force de travail non qualifiée abondante, les taux de salaires ont tendance à converger. La paie des travailleurs qualifiés progresse dans le pays riche et régresse dans le pays pauvre, celle des travailleurs non qualifiés chute dans le pays riche et progresse dans le pays pauvre.
Etant donné la croissance rapide des exportations en provenance de pays comme la Chine ou l’Indonésie, il paraît raisonnable de supposer que l’égalisation du prix des facteurs puisse être l’une des causes de l’écart croissant entre les salaires des travailleurs qualifiés et ceux des travailleurs non qualifiés aux Etats-Unis. Cela ne semble pourtant pas être le cas. Nous avons découvert que l’inégalité croissante des salaires, comme le déclin du secteur manufacturier et le ralentissement de la croissance du revenu réel, a des causes essentiellement internes.
[...] Dans la très grande majorité des cas, l’augmentation de la demande de travail qualifié est la conséquence d’une modification de la demande « interne » à chaque secteur d’activité, et non pas d’une recomposition de la structure sectorielle de l’économie américaine pour répondre aux exigences du commerce extérieur. Personne ne peut identifier en toute certitude la cause de la réduction de la demande relative de travail non qualifié dans l’ensemble de l’économie. Les transformations technologiques, en particulier l’utilisation croissante des outils informatiques, pourraient être une explication ; mais, dans tous les cas, la mondialisation ne peut avoir joué le rôle principal.
On comprend qu’il soit difficile d’admettre que la compétition internationale n’a pas joué un rôle important dans la baisse des salaires des travailleurs les moins qualifiés, au vu de la rapide croissance des exportations de produits manufacturés par les pays du tiers monde. En vérité, il n’en est pas besoin. Si la vague d’exportations de certains pays en voie de développement a beaucoup attiré l’attention, la plus grande part des importations américaines se fait toujours en provenance de pays développés dont les travailleurs ont des niveaux de qualifications et de salaires analogues aux nôtres. En 1990, le salaire moyen des travailleurs de l’industrie manufacturière des partenaires commerciaux des Etats-Unis (pondéré par les chiffres de l’ensemble du commerce bilatéral) atteignait 88 % du niveau des salaires américains. Les importations (autres que le pétrole) en provenance de pays à bas salaires (c’est-à-dire ceux dont les travailleurs gagnent moins de la moitié du salaire américain) atteignaient seulement 2,8 % du PIB.
Enfin la concurrence croissante des bas salaires née du commerce avec les pays en voie de développement a été compensée par la progression des salaires et des niveaux de qualification chez les partenaires commerciaux traditionnels des Etats-Unis. En vérité, les importations en provenance des pays à bas salaires étaient presque aussi importantes en 1960 qu’en 1990, soit 2,2 % du PIB parce qu’il y a trente ans le Japon et là majeure partie de l’Europe entraient dans cette catégorie. En 1960, les importations en provenance du Japon exerçaient une pression concurrentielle sur les industries de main-d’œuvre comme le textile. Aujourd’hui le Japon est un pays à hauts salaires et la concurrence s’est portée sur les secteurs à fort coefficient de qualification, comme l’industrie des semi-conducteurs.
P. R. Krugman, La Mondialisation n’est pas coupable, La Découverte, 1998.
 
 
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