Joliot Curie
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Aubagne
 

Mondialisation et emploi

lundi 16 avril 2007, par FROISSART Philippe

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Si la concurrence extérieure n’est ni le principal responsable du déclin manufacturier, ni la cause première de la tendance à la stagnation des salaires n’est-elle pas au moins responsable de la détérioration du niveau de vie des travailleurs non qualifiés ? Les économistes ont généralement accueilli avec bienveillance la thèse qui veut que l’interdépendance toujours plus poussée des marchés mondiaux a forcé à la baisse les salaires réels des travailleurs américains les moins qualifiés. Cette thèse s’appuie sur un concept bien connu de la théorie du commerce international : l’égalisation du prix des facteurs. Lorsqu’un pays riche, où le travail qualifié est abondant (et où la prime à la qualification est donc faible), commerce avec un pays pauvre, où les travailleurs qualifiés sont rares et la force de travail non qualifiée abondante, les taux de salaires ont tendance à converger. La paie des travailleurs qualifiés progresse dans le pays riche et régresse dans le pays pauvre, celle des travailleurs non qualifiés chute dans le pays riche et progresse dans le pays pauvre.
Etant donné la croissance rapide des exportations en provenance de pays comme la Chine ou l’Indonésie, il paraît raisonnable de supposer que l’égalisation du prix des facteurs puisse être l’une des causes de l’écart croissant entre les salaires des travailleurs qualifiés et ceux des travailleurs non qualifiés aux Etats-Unis. Cela ne semble pourtant pas être le cas. Nous avons découvert que l’inégalité croissante des salaires, comme le déclin du secteur manufacturier et le ralentissement de la croissance du revenu réel, a des causes essentiellement internes.
[...] Dans la très grande majorité des cas, l’augmentation de la demande de travail qualifié est la conséquence d’une modification de la demande « interne » à chaque secteur d’activité, et non pas d’une recomposition de la structure sectorielle de l’économie américaine pour répondre aux exigences du commerce extérieur. Personne ne peut identifier en toute certitude la cause de la réduction de la demande relative de travail non qualifié dans l’ensemble de l’économie. Les transformations technologiques, en particulier l’utilisation croissante des outils informatiques, pourraient être une explication ; mais, dans tous les cas, la mondialisation ne peut avoir joué le rôle principal.
On comprend qu’il soit difficile d’admettre que la compétition internationale n’a pas joué un rôle important dans la baisse des salaires des travailleurs les moins qualifiés, au vu de la rapide croissance des exportations de produits manufacturés par les pays du tiers monde. En vérité, il n’en est pas besoin. Si la vague d’exportations de certains pays en voie de développement a beaucoup attiré l’attention, la plus grande part des importations américaines se fait toujours en provenance de pays développés dont les travailleurs ont des niveaux de qualifications et de salaires analogues aux nôtres. En 1990, le salaire moyen des travailleurs de l’industrie manufacturière des partenaires commerciaux des Etats-Unis (pondéré par les chiffres de l’ensemble du commerce bilatéral) atteignait 88 % du niveau des salaires américains. Les importations (autres que le pétrole) en provenance de pays à bas salaires (c’est-à-dire ceux dont les travailleurs gagnent moins de la moitié du salaire américain) atteignaient seulement 2,8 % du PIB.
Enfin la concurrence croissante des bas salaires née du commerce avec les pays en voie de développement a été compensée par la progression des salaires et des niveaux de qualification chez les partenaires commerciaux traditionnels des Etats-Unis. En vérité, les importations en provenance des pays à bas salaires étaient presque aussi importantes en 1960 qu’en 1990, soit 2,2 % du PIB parce qu’il y a trente ans le Japon et là majeure partie de l’Europe entraient dans cette catégorie. En 1960, les importations en provenance du Japon exerçaient une pression concurrentielle sur les industries de main-d’œuvre comme le textile. Aujourd’hui le Japon est un pays à hauts salaires et la concurrence s’est portée sur les secteurs à fort coefficient de qualification, comme l’industrie des semi-conducteurs.
P. R. Krugman, La Mondialisation n’est pas coupable, La Découverte, 1998.
 
 
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