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Mondialisation et inégalités

lundi 16 avril 2007, par FROISSART Philippe

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Jean Fourastié voyait dans ce qu’il appelait la « tertiarisation » de l’économie - mais le propos vaut pour la révolution en cours – « le Grand espoir du 20ème siècle », parce qu’elle devait permettre, disait-il, de substituer le travail intellectuel au travail manuel. Cet espoir est en train de s’accomplir sous nos yeux. Nous en découvrons toutefois un trait que Fourastié n’avait pas prévu : les économies productrices d’idées sont plus inégalitaires que celles qui fabriquent des objets. La propension à exclure ceux qui n’ont pas d’idées est, semble-t-il, plus forte que celle à exclure ceux qui sont sans richesses. Il est inutile de chercher ailleurs la raison pour laquelle le monde qui se crée sous nos yeux est tout à la fois plus inégal et plus « ouvert » que l’ancien...
Revalorisant le salaire de ceux qui ont accès directement ou indirectement à la production des « idées » et minant irrésistiblement le destin des travailleurs non qualifiés dont les emplois sont repris par les pays du Sud, le commerce mondial apparaît ainsi comme le moteur d’un enrichissement inégal. En ouvrant la production d’innovations, il tend sans doute les ressorts de la croissance de long terme, mais ce faisant, il brise la cohésion de la société salariale et provoque une tension grandissante entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent. Ceux qui votent pour Maastricht, et ceux qui votent contre...
Prenons bien la mesure de cette peur inégalitaire. Il ne s’agit pas de craindre que les pays du Sud ne nous vendent plus qu’ils ne nous achètent. S’ils nous vendent 100 euros de marchandises, tôt ou tard ils nous achèteront aussi pour 100 euros de marchandises. Il ne faut pas craindre non plus une désindustrialisation « régressive » : c’est le contraire, les pays du Sud nous poussent vers une industrialisation du « troisième type », celle qui profite aux secteurs à forte valeur ajoutée. Il ne s’agit pas enfin de compter si les emplois créés seront moins nombreux que les emplois détruits : même si le nombre d’emplois créés et détruits était identique, ce qui n’est pas le cas comme on l’a dit, cela n’aiderait guère les travailleurs non qualifiés puisque les nouveaux emplois ne s’adresseraient pas à eux.
Ayant ainsi précisé la nature de la peur salariale, disons immédiatement que la désaffection à l’égard du travail non qualifié qu’elle prédit correspond exactement à ce qu’on observe au cours des années quatre-vingts ! Pour ne prendre que deux chiffres provenant d’environnements institutionnels très différents, on observera ainsi que le salaire des travailleurs les moins qualifiés a baissé de 30 % aux Etats‑Unis, tandis qu’en France c’est le taux de chômage des travailleurs non qualifiés qui progressait spectaculairement, passant de moins de 3 % en 1970 à près de 20 % en 1990, alors qu’il restait à peu prés stable pour les ouvriers qualifiés.
Ces chiffres suffisent-ils à prouver que le commerce est la cause de ces nouvelles inégalités ? Une chose est de constater une désaffection à l’égard du travail non qualifié, autre chose est de l’imputer au commerce international. Or la plupart des travaux qui ont essayé de mesurer l’impact direct du commerce sur les inégalités salariales récusent l’idée selon laquelle le commerce serait à l’origine du nouveau phénomène inégalitaire. Ces études notent en effet tout d’abord que le pourcentage de travailleurs concernés par la concurrence avec les pays pauvres est en fait très faible : de l’ordre de 2 à 3 % seulement de la main d’œuvre totale. En France, les estimations les plus pessimistes en ce domaine font état aujourd’hui d’un solde net de 300 000 emplois détruits. Aux Etats-Unis, on estime que la hausse des importations en provenance du Sud a détruit environ 6 % des emplois non qualifiés de l’industrie manufacturière. Or l’industrie manufacturière elle-même ne représente que 18 % de la force de travail américaine. Ces chiffres sont si faibles qu’il est impossible même en prenant en compte l’effet de « report » des travailleurs ayant perdu leur emploi sur le reste de l’économie d’attribuer plus du cinquième de la hausse des inégalités à la concurrence du Sud, qu’elle provienne du commerce international ou de l’immigration. Le cas français est encore plus atypique. En France, en effet, le commerce international est en fait générateur d’emplois non qualifiés, du fait notamment du rôle joué par la filière agro-alimentaire !
Au total, en France ou aux Etats-Unis, comme dans la plupart des pays riches, la relation empirique entre commerce et inégalité est faible, voire inexistante, même si la relation qualitative va exactement dans le sens prédit par la théorie. Tout se passe comme si la mondialisation venait se couler dans le moule des sociétés inégalitaires : comme si le mouvement inégalitaire était en fait premier, et que c’est dans son sillage que venait s’inscrire le commerce international.
D. Cohen. Richesse du monde, pauvreté des nations. Flammarion, 1997.
 
 
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